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BORIS GODOUNOV
Paris 13 - 15 décembre 2005
Pendant quelques mois la capitale a accueilli l’orchestre et le chœur du Théatre Mariinsky de St Petersbourg dirigés par son célèbre chef Valery Gergiev. Au programme du voyage de Lyria, le grandiose opéra de Moussorgski « Boris Godounov » et les cantates de Serge Prokofiev pour « Ivan le Terrible » et « Alexandre Nevski ».
Moussorgski a écrit le livret de « Boris » d’après le drame de Pouchkine et « l’histoire de l’Empire de Russie » de Karamzine. La version choisie pour le Châtelet est la première version de 1869, d’abord refusée et longtemps négligée car on lui préférait celle remaniée trois ans plus tard où le compositeur a introduit l’acte polonais et une scène finale avec l’arrivée victorieuse du faux Dimitri. Ici l’œuvre est centrée sur la tragédie individuelle d’un personnage historique – Boris a régné de 1598 à 1605 – après l’assassinat, qu’on lui a imputé, du petit Dimitri, héritier du trône. Le drame se joue entre le Tsar, les boyards – assemblée de nobles – et le peuple.
A chaque vision de cette œuvre, on comprend mieux comment cette fresque est un symbole fort de l’histoire collective du peuple russe. (Quand Pouchkine écrit sa pièce, le servage n’est pas aboli : il le sera sous Alexandre II trente ans plus tard).
Quand débute le prologue, que voyons-nous ? Des hommes, des femmes courbant le dos ou à genoux, dociles, terrorisés par un officier de police – ici, encordés ! – « braillant » - (traduction littérale) comme on les y incite. « Holà ! troupeau de moutons, êtes-vous devenus sourds ? « Soyez demain au Kremlin pour y attendre les ordres ». Ils ne comprennent pas très bien qu’ils doivent supplier le boyard Boris d‘accepter la couronne. Mais lorsque Boris aura accepté le trône, quand la procession entrera dans la Cathédrale de la Dormition, la foule chante : « Longue vie et santé ! Notre tsar, notre Père ! » Docile, elle a obéi aux ordres… Image de la soumission d’un peuple et de sa longue souffrance au cours des siècles sous l’autorité despotique des tsars et des tyrans.
« la tristesse est sur la Russie….la terre gémit de cette cruelle injustice »
Moussorgski fait de ce peuple miséreux, opprimé, - (« Notre Père et bienfaiteur, l’aumône pour l’amour du Christ !…Du pain ! Donne à ceux qui ont faim ») - un personnage à part entière qui s’exprime dans un langage réaliste par des chœurs d’une grande beauté pour lequel le compositeur a une grande compassion.
« Boris Godounov » est une œuvre où le sentiment religieux tient une place essentielle : chaque être qui vit ce drame, du plus humble au plus puissant, est un croyant, il a un rapport collectif ou intime à la foi. Dans la première scène, l’arrivée des pèlerins brandissant icônes et bannières en est une illustration magistrale, leurs invocations touchant au mysticisme. ( Les sur-titres ne permettent pas, hélas, d’en apprécier totalement le sens prophétique ). De même, dans le récit du moine Pimène il est question de repentir, conversion, miracle. Humble prière de la foule qui supplie, glorifie Dieu ou en appelle à l’intercession de la Vierge et des anges. Prière de Boris qui implore la bénédiction divine, demande pardon au moment de sa mort ; « mes prières n’effaceront elles pas mon péché ? »
L’Eglise russe est devenue une vraie puissance aux 16ème et 17ème siècles. Après l’hérésie latine de Rome (ainsi l’interprètent les orthodoxes) et l’assujettissement de Constantinople aux ottomans, la Sainte Russie se veut l’unique rempart contre les hérétiques, Moscou est devenue la « Troisième Rome ».
Moussorgski appartient au Groupe des Cinq qui rêvent d’une autre voie pour la musique russe, rejetant une musique construite sur le modèle occidental. Leur but : créer un nouveau type d’opéra où les personnages expriment leurs sentiments de manière réaliste. Pas d’effets vocaux, pas de Bel Canto. Pour ce genre d’opéra historique et psychologique, il invente ce qu’il appelle une « texture musicale, vivante, pas classique », grande sobriété en comparaison de l’opéra italien du 19ème siècle ! Ecoutons la lamentation pathétique de l’Innocent : avec quelle clarté et simplicité la ligne vocale rend ce chant bouleversant de désespoir : « …coulez mes larmes amères…bientôt la nuit viendra, la nuit obscure, impénétrable. Malheur, malheur à la Russie ! »Les artistes lyriques formés à l’école russe ont une vraie maîtrise de ce type de chant : quelle intensité dramatique dans la vision de l’assassinat du petit Dimitri, relaté par Pimène, et plus encore dans la scène de la mort de Boris ! Au Châtelet le rôle-titre était tenu par un baryton jeune dont la voix donnait au personnage une certaine fragilité face à un Chouiiski au timbre inquiétant. Le chef Valery Gergiev insiste sur l’importance de la cohésion des artistes, solistes, choristes, habitués à travailler ensemble, ce que nous spectateurs, avons bien perçu lors de cette très belle représentation.
Peut-être la mise en scène aurait-elle gagné à se passer d’accessoires dont le symbole appuyé m’a semblé superflu : mise en cage de l’Innocent et de Boris au moment de sa mort, araignée articulée qui descend des cintres pour étreindre le Tsar de ses pinces géantes…Tentative de s’éloigner de l’imagerie traditionnelle ? Très réussis, par contre, les lustres figurant des coupoles et les impressionnantes silhouettes noires des boyards.
Ce fut un beau voyage, vers l’est de l’Europe, car le lendemain nous avons vécu une autre soirée inoubliable à l’écoute des cantates de Prokofiev pour les films d’Eisenstein ; « Alexandre Nevski » et « Ivan le terrible ». La découverte de la musique russe, des peintres viennois, quelques haltes gastronomiques, un tour dans les rues illuminées de la capitale et la bonne humeur qui nous a accompagnés au cours des ces trois journées :; oui, ce fut un beau voyage !
Jacqueline Toutain
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